
Dans son numéro de l’hiver 2021, MensaMag, le trimestriel de Mensa France, présente l’orthopédagogie, profession émergente en France.
Professeur depuis douze ans et directrice d’école, Sylvie a débuté, il y a huit mois, dans le métier d’orthopédagogue. Implantée au Canada depuis six décennies, cette profession se fait connaître en France avec l’ouverture d’une école nationale datant de trois ans. S’appuyant sur les découvertes récentes autour du cerveau, elle cherche à aider de larges publics à dépasser leurs difficultés pour mieux améliorer leurs apprentissages.
MensaMag : Comment décrirais-tu la profession d’orthopédagogue ?
Sylvie Wrzecionek : C’est en donnant aux élèves « l’intelligence de leurs moyens qu’on leur donne les moyens de leur intelligence » (Antoine de la Garanderie). Cela reflète bien mon métier.
MM : Qu’est-ce qui t’y attire ?
S.W. : Partir de la base, le cerveau : savoir comment le cerveau apprend, comme un mécanicien connaissant les moteurs. Ce métier est très riche, chaque apprenant est différent. À nous de réfléchir avec lui sur sa façon d’apprendre, d’y trouver éventuellement ses blocages, des améliorations pour son potentiel et ses objectifs.
MM : Qu’a-t-elle de particulier par rapport aux autres professions éducatives ?
S.W. : Un travail en profondeur sur l’acte d’apprendre, distinct du soutien scolaire, du coaching… Notre apprenant va comprendre comment il apprend, mémorise. Nous allons également lui expliquer comment « métacogiter » pour être encore plus efficace et travailler avec lui ce qu’on appelle les « gestes mentaux » : lorsqu’on veut attraper quelque chose, on fait un geste physique ; c’est pareil lorsqu’on apprend. Il y a tout un tas de gestes mentaux qu’il est intéressant de connaître !
MM : Sur quels fondements scientifiques repose l’orthopédagogie ?
S.W. : Les IRM fonctionnels datent de 1990. L’on a pu ainsi mieux appréhender ce qui se passe dans notre encéphale lorsqu’il mémorise, raisonne, se trompe, apprend… quelles sont les zones du cerveau qui s’activent suivant l’activité cognitive demandée. On sait aussi reconnaître des troubles des apprentissages présents.
MM : Penses-tu qu’une aide orthopédagogique puisse être utile à des enfants ou des adultes HPI dans leurs apprentissages ?
S.W. : Oui, nous avons un module exprès dans la formation. Souvent, le HPI n’a pas appris à apprendre, ses facilités et sa grande mémoire ont fait le travail naturellement, jusqu’au jour où les cours sont plus longs, les choses à apprendre trop nombreuses. Le HPI ne comprend pas pourquoi il n’y arrive plus et peut se décourager. L’orthopédagogue peut alors l’aider sur sa confiance en lui, l’optimisation de sa mémoire de travail, l’activation parfois ralentie par de la procrastination, du manque d’organisation.
Comment peut se passer un accompagnement orthopédagogique ?
Après un temps d’observation et de questions/réponses, il y a l’anamnèse qui va déboucher sur une proposition de prise en charge. Cela peut être très court, 3 à 5 séances pour la mise en place d’un calendrier associé à des capsules de méthodes de travail et mémorisation ; comme beaucoup plus long, des mois, des années même, si toutes les fonctions exécutives doivent être renforcées. Un travail en collaboration avec un orthophoniste, un psy, un orthoptiste, peut avoir lieu. Une orthopédagogue canadienne, Anick Pelletier, a classifié des dizaines de jeux pour travailler les fonctions exécutives de manière progressive et suivant l’âge. Il y a également des jeux pour les notions mathématiques, l’espace, le français. Le jeu prend une bonne partie de la séance d’orthopédagogie avec, toujours en arrière-plan, le point précis qu’on veut débloquer ou améliorer. Le travail de métacognition et de dialogues avec l’apprenant est également très important pour lui apprendre à s’autocontrôler, s’autoréguler…
MM : Quels sont les publics qui peuvent être concernés ?
S.W. : Enfants, ados, adultes, personnes âgées… L’orthopédagogue prévient les difficultés d’apprentissage (tous les dys–, par exemple) avec ou sans troubles associés (tels que TDAH, TSA…), les pallie et y remédie. Est concerné aussi le fonctionnement différent des HPI.
MM : Quels sont les problèmes qui peuvent être traités ?
S.W. : Des problèmes de flexibilité cognitive, d’inhibition, de mémoire de travail, d’attention, de planification… Nous allons observertoutes les fonctions exécutives de l’apprenant, par le dialogue orthopédagogique et le jeu. Nous tenons compte de ses forces. La métacognition joue un grand rôle aussi.
MM : Quels progrès peuvent être effectués grâce à un orthopédagogue ?
S.W. : Les plaintes qui reviennent sont d’abord les problèmes d’apprentissage et de mémorisation – il y a des moments précis pour apprendre suivant la deadline d’un objectif, et il y a une bonne façon d’apprendre pour retenir mieux et plus longtemps. Ensuite, les problèmes d’organisation dans le travail, les devoirs, les révisions. Il faudra travailler sur les fonctions exécutives mais aussi sur l’activation et la motivation. Parfois, la mise en place de la numération ne s’est pas faite correctement. On reprend ce qui a été souvent fait en classe mais trop rapidement, on construit des liaisons entre le nombre (analogique, arabe, verbal) et la quantité, on réapprend à décoder le code de la construction du nombre, on met du sens sur les opérations.
MM : L’orthopédagogie peut-elle concerner une personne sans difficulté particulière, qui veut juste s’optimiser ?
S.W. : Oui, notamment au niveau de la mémorisation, il y a des techniques à mettre en oeuvre pour être efficient lors d’un concours ou d’un examen.
MM : Quelle réception rencontre actuellement cette profession sur le marché du travail ?
S.W. : Les deux fondatrices de l’école créée en France ont obtenu le référencement Datadock. Beaucoup d’orthophonistes, de pédiatres, de neuropsy s’intéressent à notre métier, peuvent nous envoyer des élèves. Les écoles privées sont plus ouvertes à l’intervention d’orthopédagogues dans leurs locaux. Cela se fait couramment au Canada, où chaque école a son orthopédagogue.
MM : As-tu des souvenirs de métier qui t’ont marquée ?
S.W. : Quand je travaille avec des enfants ou des préados et que je leur demande de dessiner leur représentation du cerveau. C’est toujours surprenant de constater qu’ils savent à la fois beaucoup mais aussi peu sur le fonctionnement de leur machine à apprendre. L’orthopédagogie a de belles années devant elle !
